Comment enrayer le déclin de l’industrie française ?
« Sans innovation, pas de profit », affirmait, au début des années 1920, l'économiste Schumpeter. « Pas de richesse sans industrie, et pas d'industrie sans créativité », enchérit aujourd'hui leGroupement des fédérations industrielles dans son rapport Une ambition industrielle pour la France. 40 propositions pour répondre aux enjeux actuels et futurs de l'industrie. Méconnue par les politiques, entravée par les réglementations, l'industrie française monte au créneau, avec pour ambition de démontrer son rôle essentiel dans la vie du pays.
Entretien avec Daniel Dewavrin, président du Groupement des fédérations industrielles (GFI) et de l'Union des industries et métiers de la métallurgie (UIMM).
Le GFI vient de publier un rapport alarmiste sur l'industrie française. Est-ce l'approche des élections présidentielles et législatives qui vous a motivé pour alerter les décideurs politiques ?
Daniel Dewavrin : Pas vraiment, encore que la période soit indiscutablement propice à l'écoute. L'idée de faire un rapport sur l'état de l'industrie française nous est venue, il y a deux ans, quand les adhérents du GFI, très perturbés par la mise en place autoritaire des 35 heures, ont jugé nécessaire, devant ce qui leur paraissait un contresens économique, de prendre position, en particulier à l'égard de nos gouvernants. Cette publication tombe donc à un moment opportun. Mais nous ne sommes pas les seuls à tirer la sonnette d'alarme, comme en témoignent la campagne nationale du Medef et les interventions de l'Afep (Association française des entreprises privées), ainsi que de l'Institut de l'entreprise, dont les études et réflexions sont destinées à nourrir le débat public.
Quelle est la vocation de ce rapport ?
D. D. : Le rapport "Une ambition industrielle pour la France" analyse l'évolution de l'industrie française depuis une vingtaine d'années. Il met en évidence le déclin continu de la compétitivité de notre pays, en particulier de son industrie. Il rapporte le manque de concertation du pouvoir politique avec les acteurs économiques et sociaux. Il souligne que, si l'Etat ne s'adapte pas aux nouvelles donnes technologiques et psychologiques de l'économie mondiale l'industrie française et la France verront leur déclin relatif s'accélérer. Le GFI avance quarante propositions pour que la France renforce son industrie, et donc sa place dans le concert des grandes nations.
La société « post-industrielle » fondée sur les seules activités de service serait donc un leurre ?
D. D. : La perspective d'une économie sans industrie nous paraît une vue de l'esprit, du moins pour longtemps encore. Quelques chiffres portent témoignage de l'importance actuelle de l'industrie française. En 2000, c'est 760 milliards d'euros de chiffre d'affaires réalisés par plus de 170 000 entreprises, 4 millions d'emplois directs et plus de 2 millions d'emplois indirects, 38 milliards d'euros d'investissements et 275 milliards d'euros d'exportations ! Dans l'économie française, un salarié sur quatre travaille pour l'exportation. Le rapport est de un pour deux dans l'industrie, secteur très exposé à la concurrence internationale et engagé de manière irréversible dans la mondialisation. Les échanges marchands internationaux portent à 75 % sur des produits industriels. Au XXIe siècle, l'élévation du niveau de vie de la nation dépend encore largement des progrès de la productivité industrielle.
L'industrie demeure un ferment de productivité considérable. Réalisons-nous qu'en deux siècles elle est parvenue à produire trente fois plus en deux fois moins de temps ? Si l'on se tourne vers les Etats-Unis, société dite « de services », on constate que la part de l'industrie dans le PIB y est plus importante que la nôtre. Même l'industrie anglaise, contrairement aux idées reçues, existe : elle équivaut à l'industrie française en termes de PIB. Il n'est pas de nation politiquement puissante sans une économie prospère et pas d'économie prospère, sans une industrie vigoureuse.
Depuis quand l'industrie française décline-t-elle ?
D. D. : Elle décline lentement, mais inexorablement, depuis plus de vingt ans. Pourtant la France, encore quatrième puissance industrielle du monde, est un pays béni des dieux. Elle dispose d'atouts géographiques du fait de sa position au centre de l'Europe, et climatiques. Elle a une main-d'œuvre qualifiée et performante qui affiche une très bonne productivité, elle possède des infrastructures qu'on lui envie, même si l'effort d'investissement décroît. Cependant, la compétitivité générale de la France fléchit comme l'attestent les indicateurs de l'Institut de Lausanne (IMD) qui publie tous les ans une étude internationale « référence » : le site France est passé du dixième rang en 1980, au vingt-cinquième en 2000 ! Nos positions à l'exportation s'érodent ; d'abord du fait de notre positionnement défavorable pays/produits, mais aussi à cause de la détérioration de « l'effet de performance » qui mesure la compétitivité propre des pays.
Pourtant, pour beaucoup, les performances économiques récentes de la France paraissent brillantes !
D. D. : De 1997 à 2000 la conjoncture européenne a été porteuse. Elle a été d'autant plus favorable en France que celle-ci a pu profiter d'un effet de rattrapage naturel, dû au retard en investissements industriels et en consommation. Ce retard résultait des politiques monétaires très contraignantes menées depuis le début des années 90. La France a bénéficié ces dernières années de la décote de l'euro par rapport au dollar et aussi, on le dit moins, de la parité mark/franc, avantageuse pour le franc, retenue pour la monnaie unique. Si l'on intègre tout cela, la performance française est simplement moyenne et, de fait, la compétitivité du pays a continué à s'effriter.
Quelles sont les raisons de ce déclin ?
D. D. : Notre rapport dégage trois raisons majeures. La première porte sur les prélèvements obligatoires. Ils sont parmi les plus élevés d'Europe, sans que la redistribution sociale nette soit plus favorable qu'ailleurs, tant s'en faut. Elle est en particulier très inférieure à la solidarité américaine. L'Etat ponctionne toujours davantage. Un exemple parmi d'autres : depuis dix ans, plus de 30 milliards ont été « siphonnés » sur les excédents des cotisations accidents du travail financées par les employeurs ; ces surplus ont été détournés de leur objet, ils auraient dû être rendus aux entreprises. Le poids des prélèvements et l'inefficacité de leur utilisation expliquent largement l'appauvrissement relatif du pays. En termes de PIB par habitant, la France est passée, selon l'OCDE, du cinquième rang en 1980 au douzième en 2000 dans l'Union européenne. Seuls l'Espagne, le Portugal et la Grèce sont derrière nous.
Deuxième raison du déclin : les réglementations excessives (35 heures hier, loi de modernisation sociale demain…). Les 35 heures sont un véritable contresens économique. Partie, apparemment, d'un slogan politique improvisé, cette loi prétend créer de l'emploi par le partage du travail, comme si la quantité de travail était prédéterminée et ce dernier fongible. Elle sous-estime le fait, pourtant évident, qu'une telle démarche, pour ne pas pénaliser les entreprises – donc l'emploi –, requiert une neutralité vis-à-vis des coûts de production, notamment salariaux. Elle occulte la situation réelle de la France, insérée dans une compétition européenne et mondiale. Elle nourrit l'utopie qu'on peut maintenir la prospérité relative de la nation en travaillant moins que les autres pays et en promouvant le culte du loisir au détriment de l'effort. Les emplois créés (ou préservés) sont en réalité impossibles à chiffrer, malgré les déclarations officielles qui s'appuient sur des extrapolations statistiques biaisées. On ne sait pas évaluer clairement l'effet d'aubaine, en particulier en période de croissance. Certes des emplois ont du être créés – qui s'ajoutent aux emplois-jeunes –, mais on doit constater que la France n'a pas créé globalement plus d'emplois nets, en regard de sa croissance, que ses partenaires et que l'amélioration des chiffres du chômage est au-dessous de la moyenne européenne (- 26,4 %, contre - 27,8 %). La seule explication est que la législation, par ses effets pervers, a conduit à supprimer (ou à ne pas créer) sensiblement autant d'emplois que ceux qui ont été artificiellement créés ; sinon la France aurait eu une croissance significativement moins riche en emplois que ses voisins, ce qui ne serait pas explicable. Tout cela relativise les arguments avancés par certains pour justifier les prélèvements sur la Sécurité sociale, afin de financer les 35 heures. De plus, peut-il y avoir des excédents quand les Français continuent à payer la CRDS ? Plus généralement, si la réduction du temps de travail avait favorisé l'emploi, la France, où l'on travaillait déjà moins que dans les autres pays avant la mise en place des 35 heures, aurait été en position favorable en regard du chômage, ce qui était loin d'être le cas. De son côté, la loi dite de modernisation sociale est un repoussoir pour les entreprises, françaises et internationales, qui voudraient se développer en France. Vouloir rendre plus difficiles, voire interdire, les restructurations naturelles des entreprises c'est méconnaître leur vocation première : créer des richesses pour les consommateurs et augmenter le niveau de vie de la collectivité. Que la solidarité doive accompagner les adaptations nécessaires n'est pas contestable. La cohésion sociale en dépend. Ce qui est contestable, c'est de faire porter des charges de restructuration (reclassement, réindustrialisation) sur des entreprises déjà plus taxées que leurs concurrentes étrangères, alors qu'elles sont dans une compétition mondiale. La démagogie politique se paiera forcément en termes d'emplois et de niveau de vie. L'économie ramène toujours aux réalités.
Troisième cause du déclin : l'Etat n'assume plus ses responsabilités de soutien de l'industrie. C'est particulièrement évident dans le domaine de l'innovation et de la recherche technologique. Certes, la France est dans la moyenne européenne, mais elle est en retrait par rapport à ses principaux concurrents, particulièrement, comme l'ensemble de l'Europe d'ailleurs, par rapport aux Etats-Unis. De plus, en France, la part de la recherche publique, qui a peu d'incidence en termes d'innovation technique, est plus importante qu'ailleurs. Le décalage français est donc plus grand que les chiffres ne le laissent apparaître. Or le soutien de l'Etat à la recherche privée a baissé de 35 % depuis cinq ans. Plus généralement, l'attrait du site France décline, comme l'atteste le solde net des investissements. En 2000, la France est le plus grand exportateur d’investissements productifs, devant les Etats-Unis, tandis qu'elle rétrograde pour les investissements entrants. Qu'elle investisse beaucoup à l'extérieur peut être une preuve de dynamisme, mais tout indique qu'une partie croissante des sorties correspond à des délocalisations, conséquence des arbitrages rendus en défaveur du site national. La fuite des capitaux et des cerveaux est largement engagée. On ne compte pas moins de 4 500 ingénieurs français dans la Silicon Valley, en 2000, au lieu de 3 000 en 1996 ! Moins de recherche entraînera moins d'innovations en France. Nous deviendrons des suiveurs.
Les entreprises françaises ne sont-elles pas sous-capitalisées ? Notre système bancaire est-il à la hauteur des enjeux ?
D. D. : Il y a un problème récurrent de manque de fonds propres dû, en particulier, à des marges souvent plus faibles qu'ailleurs. Le problème, avec le système bancaire, se pose surtout au niveau des PME, qui manquent de fonds propres, au moment des retournements cycliques.
1936, 1968, 1981… Autant de dates clés dans notre histoire récente qui témoignent que la France semble rétive au réformisme. Notre société est-elle toujours « bloquée », comme le soulignait, dans les années soixante-dix, Michel Crozier ? Quand la France va-t-elle se réconcilier avec l'entreprise ?
D. D. : La tradition française semble en effet peu encline au réformisme. Elle privilégie les ruptures. C'est peut être faute, pour la communauté nationale, de savoir dialoguer de façon constructive et objectivement. Le paritarisme français a été dénaturé par l'Etat. Le projet de refondation sociale du Medef tente de le revitaliser, mais il se heurte à l'hostilité de l'Etat, qui répugne à laisser se développer le rôle de la société civile et à perdre son influence directe, fût-elle devenue injustifiée. S'y ajoute la crainte de certains syndicats, relativement faibles dans la sphère privée, qui souhaitent le renfort de l'Etat, sur lequel ils peuvent peser par le biais de la sphère publique. Il n'en reste pas moins que, grâce à la refondation sociale, un certain nombre de problèmes cruciaux pour l'avenir du pays (gestion de la santé, retraites, assurance chômage…) ont été posés devant l'opinion et devront donner lieu à débat national.
Quelle est la finalité de l'entreprise ? Créer des emplois ou d'abord innover, l'emploi n'étant que la résultante ?
D. D. : Au risque de paraître iconoclaste, je voudrais souligner qu'à moins d'être dans une économie collectivisée, avec les avantages et les inconvénients qui lui sont reconnus, l'entreprise privée est l'émanation d'actionnaires qui apportent le capital indispensable pour créer des richesses en produisant des biens et des services à l'usage des consommateurs. Ils cherchent évidemment le meilleur retour possible sur leur investissement. Si on le leur refuse, ils vont ailleurs, dans un autre métier ou dans un autre pays. L'emploi est une composante du projet mais pas sa finalité. Une nation sera d'autant plus prospère qu'elle saura utiliser au mieux ses capitaux et adapter en permanence sa fonction productive. Bien entendu, le maintien global de l'emploi est nécessaire à la cohésion sociale. Les conséquences des adaptations doivent donc donner lieu à un traitement social, dont on peut se demander pourquoi il ne serait pas largement mutualisé. Le rôle de l'Etat n'est pas de freiner ou d'inhiber les entreprises. Il est d'assurer les meilleures conditions au développement économique et industriel, de favoriser en permanence la création d'entreprises, pour compenser les effets sur l'emploi des gains de productivité, qui sont indispensables à l'élévation du niveau de vie collectif.
Depuis une trentaine d'années, livres et rapports tirent la sonnette d'alarme : l'Impératif industriel de Lionel Stoléru, la Grande Menace industrielle de Christian Stoffaes, les Dossiers noirs de l'industrie française de Jean-Louis Levet, et, plus près de nous, l'appel des Cinquante-Six et le rapport Charzat… La France semble très douée pour la réflexion mais peu pour l'action…
D. D. : C'est possible, et ce n'est pas réconfortant. Il s'agit pourtant essentiellement d'un problème de pédagogie et de courage politique.
Au nombre des quarante propositions de votre rapport figure en bonne place la formation. Il n'est de richesses que d'hommes… qualifiés ?
D. D. : La mondialisation impose aux pays avancés de concevoir des produits à forte valeur ajoutée. Il est donc vital de développer les qualifications et les compétences de tous les salariés, d'autant qu'aujourd'hui notre système scolaire demeure largement déconnecté des enjeux de demain, en particulier de ceux de l'industrie. De plus, il est évident qu'avec la rapidité des évolutions techniques une formation initiale, si pointue soit-elle, risque d'être insuffisante pour une vie entière et qu'il faut donc développer massivement la formation continue. Pour que celle-ci soit acceptable par les entreprises, il faudra introduire davantage de co-investissement, c'est-à-dire de formation en dehors du temps de travail.
Faut-il être pessimiste ?
D. D. : Sans doute non. Dans la mesure où le déclin de notre compétitivité nationale est lent, les problèmes ne sont pas clairement perçus aujourd'hui. Ils le sont d'autant moins que le message transmis par les médias est lénifiant, pour ne pas dire trompeur. C'est grave et dangereux. Cependant, petit à petit, notamment grâce à l'euro, la comparaison devenue plus facile avec les autres pays fera prendre conscience de la réalité et encouragera la classe politique à engager, sur la durée, les réformes nécessaires. Il ne faut pas trop tarder, car les autres pays les ont déjà engagées.
Quelles propositions phares souhaiteriez-vous voir retenues dès l'instauration d'une nouvelle législature ?
D. D. : On pourrait dégager du rapport du GFI les cinq propositions suivantes : favoriser l'emploi en adaptant les 35 heures, notamment par le déplafonnement des heures supplémentaires ; préserver la compétitivité des entreprises françaises en ramenant les prélèvements sur la production au niveau de ceux de nos grands concurrents européens (taxe professionnelle, charges sur les bas salaires) ; donner sa chance à chacun en développant les formations par alternance et encourager les jeunes à choisir les métiers de l'industrie ; relancer l'Europe technologique par de grands projets innovants (environnement, énergie, notamment nucléaire, techniques de la communication, postgénomique…) et favoriser la collaboration entre l'industrie et la recherche publique ; assurer la croissance par une stratégie d'accompagnement plus dynamique du développement international des entreprises et par la création d'une zone euroméditerranéenne de libre échange.
Propos recueillis par Jean Watin Augouard
GFI, carte de visite
Le Groupement rassemble, au sein du Medef, les douze plus importantes fédérations industrielles et représente plus de 85 % de l'industrie française : l'Ania (Association nationale des industries alimentaires), le CCFA (Comité des constructeurs français d'automobiles), la FFA (Fédération française de l'acier), la Fieec (Fédération des industries électriques, électroniques et de communication), la FIM (Fédération des industries mécaniques), la FIP (Fédération des industries de la parfumerie), la Fédération de la plasturgie, le Gifas (Groupement des industries françaises aéronautiques et spatiales), l'Ufip (Union française des industries pétrolières), l'UIC (Union des industries chimiques), l'UIMM (Union des industries et métiers de la métallurgie), l'UIT (Union des industries textiles).
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France, qu’as-tu fait de tes talents ?
Par Jean Watin Augouard
Quatrième puissance industrielle du monde, la France bénéficie d'un héritage prestigieux mais vulnérable. Sans créativité ni réactivité, elle risque de perdre son rang de grande nation. C'est le cri d'alarme que lance le Groupement des fédérations industrielles (GFI). Son rapport, Une ambition industrielle pour la France, dresse un état des lieux autour de six thèmes de réflexion (1) et ouvre la voie du renouveau avec quarante propositions.
Renault, Airbus, Danone, Thomson, Bouygues, Alstom, Ariane, Michelin, L'Oréal… Des noms qui sonnent comme autant de défis, transformés en réussites mondiales. A l'heure où le virtuel semble prendre le pas sur le réel, le Groupement des fédérations industrielles nous rappelle que, sans l'industrie, activité économique qui « produit des biens matériels par la transformation et la mise en œuvre de matières premières », le niveau de vie des Français ne serait pas, aujourd'hui, aussi élevé.
Moteur du développement, l'industrie serait néanmoins vulnérable. « De nombreux paramètres font douter de la probabilité du maintien et, a fortiori, du développement de l'acquis : niveau insuffisant de la recherche, pyramide des âges défavorable, désaffection pour les métiers de l'industrie, lenteur des processus administratifs de décision, augmentation du coût du travail, poids excessif des prélèvements – particulièrement sur les entreprises industrielles –, part trop faible de l'industrie dans la composition du PIB. Ces facteurs se traduisent par un recul continu de notre compétitivité depuis vingt ans. » Le diagnostic est d'autant plus sombre qu'il n'est pas nouveau et que les thérapies suggérées, depuis la crise de l'Etat-providence, restent sans échos !
Conjurer le désinvestissement industriel
« Baisser les impôts pour préparer l'avenir », recommande Laurent Fabius, ministre de l'Economie, des Finances et de l'Industrie, dans un article paru dans Le Monde, le 28 août 2001. Promesse électorale ou révolution culturelle ? Le poids élevé des prélèvements obligatoires, en France, a deux effets pervers : l'expatriation des entreprises et celle des hommes. « Un pays qui multiplie les mesures repoussoirs comme les taux marginaux d'IRPP, la taxe professionnelle, le niveau de l'IS ou la taxation des stock-options, a clairement un problème à résoudre, s'il ne veut pas être progressivement pénalisé dans les décisions de localisation », estime le rapport du GFI. Quand les pays européens tournaient progressivement la page de l'Etat-providence, les gouvernements français n'ont rien fait pour inverser la tendance, et la hausse intempestive des prélèvements n'a pas eu d'effet positif sur la politique de redistribution, ni amélioré l'efficacité des services publics. Le GFI suggère de réduire les dépenses publiques de plus de cinq points de PIB, soit d'au moins 80 milliards d'euros par an, afin que la France rejoigne la norme européenne. En pourcentage du PIB, les impôts locaux sur les entreprises ont augmenté, en France, de 11 % entre 1992 et 1998, quand ils diminuaient de 10 % en Allemagne et de 17 % au Royaume-Uni. Ce qui conduit le GFI à proposer de supprimer un obstacle majeur à l'investissement productif : la taxe professionnelle, qui représente 60 milliards de francs. Du côté des charges sociales, la France ne brille pas non plus par sa sobriété : pour un cadre marié avec deux enfants qui dispose de 137 204 euros après impôt, l'entreprise implantée en France devra débourser 469 847 euros, alors que ce coût serait limité à 319 380 euros en Allemagne et 236 296 euros au Royaume-Uni. Les fonds propres de l'industrie ont été restaurés, passant de 15 % en 1980 à 40 % aujourd'hui, et simultanément l'endettement s'est réduit de 85 à 60 %, mais l'évolution du partage de la valeur ajoutée n'est pas favorable aux marges des entreprises – notamment en raison du rebond de la masse salariale. Au nombre des mesures suggérées par le GFI : réduire l'importance démesurée du crédit fournisseur et rendre la fiscalité plus favorable aux placements en fonds propres.
De manière générale, l'environnement législatif, réglementaire et fiscal rebute les investisseurs étrangers et français, par sa complexité et le volume des charges. « L'attractivité se mesure à partir de la capacité à attirer les capitaux, la technologie et les hommes, dans un contexte de mobilité internationale croissante », résume l'étude.
L'industrie, la mal aimée
« Il n'est de richesses que d'hommes », écrivait Jean Bodin. L'adjectif « qualifiés » ajouté à l'apophtegme en actualiserait la pertinence. Si nos voisins envient nos grandes écoles, celles-ci ne peuvent masquer la moindre efficacité du système d'éducation français. Selon le GFI, les industries sont pénalisées par deux faiblesses : les méthodes et les programmes éducatifs sont insuffisamment axés sur les connaissances pratiques indispensables en milieu productif. 22,4 % des élèves français suivent une formation initiale en entreprise. Ils sont 46,2 % au Royaume-Uni et 64,8 % en Allemagne. Deuxième faiblesse : sur les 15 milliards de francs consacrés tous les ans à la formation professionnelle, 5 milliards vont réellement à la formation proprement dite : le reste est destiné au maintien du salaire, aux dépenses de transport, à l'hébergement et à la restauration…
La main-d'oeuvre est non seulement mal préparée au monde industriel, mais elle est de celles qui travaillent le moins ! Le taux d'activité est l'un des plus faibles du monde industrialisé : 68 % parmi les 15-64 ans (72,2 % en Allemagne, 77,2 % aux Etats-Unis). Sur fond de vieillissement de la population, l'économie souffre d'une pénurie de main-d'œuvre qualifiée, malgré un chômage élevé : dans l'industrie, 56 % des chefs d'entreprise rencontraient des difficultés de recrutement en janvier 2001, au lieu de 15 % en juillet 1997. « Dans la mesure où l'évolution de la population française métropolitaine ne permettra pas de répondre aux besoins de main d'œuvre qualifiée des entreprises, il est proposé de former les réservoirs de main-d'oeuvre que sont les pays du Maghreb et les pays de l'Est par une politique étrangère volontariste », recommande le rapport.
Du bon usage de l'Etat
« Désormais, les avantages spécifiques des firmes et les avantages comparatifs des nations sont de moins en moins innés et permanents, mais de plus en plus créés et réversibles. » La recherche et l'innovation sont donc plus que jamais au coeur du développement et de la compétitivité industrielle. Dans ce domaine, l'Etat fait malheureusement preuve d'une certaine impuissance. En matière de recherche et développement, l'effort de la France représente 2,17 % du PIB, mais la recherche française est globalement moins efficace que celle de ses grands concurrents, en raison de la part élevée de la recherche publique et de la réduction importante des aides de l'Etat aux entreprises : en cinq ans, les financements publics destinés au secteur privé a baissé de près de 40 %. En outre, 3 % des entreprises absorbent 80 % des aides, ce qui limite la diffusion technologique. Le « coefficient d'inventivité » de la France, défini comme le nombre, pour dix mille habitants, de demandes de brevets déposées dans le pays par des résidents, est parmi les plus faibles du monde industrialisé. Le niveau d'activité entrepreneuriale de la France la situe parmi les pays les moins bien placés, avec un indice de 2,2, six fois inférieur à celui des Etats-Unis. Du côté de la recherche publique, parmi les onze mille chercheurs du CNRS, « une fraction importante, peu motivée, mais pratiquement sans contrainte de résultat, se disperse en travaux divers, sans implication économique, mais aussi sans projet cohérent d'ensemble. »
Le CNRS a déposé, en 2000, cent soixante et un brevets, soit 2,5 fois moins qu'Alcatel aux Etats-Unis ! Si le GFI stigmatise tout retour au dirigisme et à l'économie administrée, il entend néanmoins que l'Etat retrouve ses fonctions régaliennes : « réaffirmer concrètement son rôle d'initiateur et de catalyseur et son soutien prioritaire à la recherche industrielle en entreprise, dans le cadre de projets structurants : environnement, efficacité énergétique, postgénomique, nanotechnologies, nucléaire de nouvelle génération, aéronautique et espace. Leur succès dépend du cofinancement Etat-industrie. »
Quelques bons points
Le GFI en appelle encore à l'Etat afin de poursuivre le développement du nucléaire : « L'industrie française a considérablement amélioré son efficacité énergétique ces dernières décennies. » Elle présente une faible intensité énergétique et offre des produits sobres et performants. Fort de son excellent savoir-faire et de son avance réelle dans le domaine nucléaire, la France figure parmi les pays maîtrisant le mieux la production et l'utilisation de l'énergie. Outre le maintien de l'option nucléaire, le GFI préconise le développement, par la puissance publique, d'une politique énergétique dynamique, stimulant la recherche et la mise en oeuvre de nouveaux procédés et équipements.
Autre bonne note : l'environnement. « Par le progrès des technologies, l'industrie a réussi à relever le défi d'un nouveau mode de développement économique harmonieux, respectueux de l'environnement et de la qualité de la vie », souligne le rapport. Il estime toutefois que la seule réglementation restrictive, efficace pour interdire les mauvaises pratiques, n'est plus adaptée : la concertation et la mobilisation doivent se substituer à la coercition et à la taxation. Ainsi, une écotaxe énergie ou une nouvelle taxation des carburants iraient, selon le GFI, « à l'encontre des buts recherchés, en déterminant la capacité de financement des entreprises pour le renouvellement de leurs procédés ou de leur flotte par des matériels plus écologiques ». Le progrès technique sera la clé d'une réduction plus marquée des émissions polluantes, de l'efficacité énergétique et du développement durable. Le GFI propose d'impliquer l'industrie dans la définition de la stratégie environnementale, par la création d'une instance de concertation entre pouvoirs publics, consommateurs et industries.
Ses objectifs : étudier des approches intégrées sur le cycle de vie des produits, favoriser les innovations techniques, promouvoir des produits moins polluants et plus performants pour les consommateurs, développer une politique pragmatique sur les risques des substances.
Le bon choix
Gouverner, c'est, dit-on, prévoir. Dans le domaine des techniques de l'information et de la communication (TIC), celles de l'avenir, la France occupe des positions globalement modestes, eu égard à son PIB, et inégales selon les secteurs : elles sont plus fortes dans les télécommunications que dans la bureautique ou l'informatique. France Télécom plutôt que Bull. Le constat du GFI est sans appel : « Un retard de plusieurs années a été pris, tant sur les Etats-Unis que sur le nord de l'Europe […], affectant la capacité d'accueil : l'existence d'infrastructures de transmission de données performantes, la familiarité de la main-d'oeuvre avec les nouveaux outils seront, demain, des éléments discriminants des choix de localisation. » Entre 1991 et 1999, la hausse de la productivité du travail, aux Etats-Unis, est due pour moitié aux techniques de l'information. En France, la contribution de celles-ci à la croissance est inférieure à 0,3 point. Selon le GFI, le handicap de l'Hexagone se situe du côté de l'offre. Parmi les cinquante premières entreprises de TIC, trente-six sont américaines, neuf sont japonaises et une seule est française (Bull, au quarante et unième rang). Il en résulte la fuite des cerveaux français vers les Etats-Unis. Ils constituent la première communauté étrangère dans la Silicon Valley. Là aussi, le GFI en appelle à « l'action publique » : investir massivement en pédagogie et en équipement dans le système éducatif, assurer la couverture de l'ensemble du territoire national par des réseaux à haut débit, accélérer la mise en ligne des services publics, afin de familiariser les Français aux outils, encourager les investissements dans les TIC.
Vendre les bons produits au bon endroit
Détenir 16 % du marché africain mais seulement 2,5 % du marché asiatique est-il une preuve de puissance ou de faiblesse ? Première zone de production tous secteurs confondus (37 % du total, contre 31 % pour l'Amérique et 32 % pour l'Eurafrique), l'Asie-Océanie est également en passe de détenir la première place pour la production industrielle. Dans ce déplacement du centre de gravité de la production, la France paraît forte avec les faibles et faible avec les forts. Le quatrième exportateur mondial demeure trop concentrée sur le marché européen et n'est pas spécialisé, ou peu, dans les produits qui tirent les échanges. Sa part de marché dans le commerce global est restée relativement stable au cours des trois dernières décennies, oscillant entre 5 et 6 % : l'industrie française, dont près d'un emploi sur deux n'existerait pas sans l'exportation et l'investissement externe, souffre d'une spécialisation géographique à faible croissance, sans effet d'entraînement (Afrique, Proche et Moyen-Orient) et d'une spécialisation sectorielle trop concentrée sur des produits peu dynamiques. Si la France possède de forts avantages comparatifs dans les filières automobile, aéronautique, chimique et agroalimentaire, le reste de la production industrielle voit sa compétitivité stagner. Et l'Etat ne cesse de réduire ses efforts d'accompagnement. Le GFI en appelle, là aussi, à la puissance publique et suggère d'instituer « un comité stratégique périodique Etat-Industrie pour le développement international, fixant des objectifs géographiques et sectoriels, et veillant à leur mise en oeuvre ». L'Etat doit « adapter et renforcer le dispositif d'appui aux entreprises : accompagnement de la prospection, de l'investissement et de la promotion des produits et des techniques, et adoption d'une politique d'assurance crédit plus réactive ». Il lui faut encore « garantir la représentation et la défense des intérêts de l'industrie dans les négociations commerciales multilatérales et promouvoir les accords régionaux de libre-échange ».
Pour les entreprises françaises, l'enjeu est double : elles doivent prendre position dans des secteurs d'avenir, où la dynamique innovatrice et les effets de demande sont les plus importants, comme les industries de la « nouvelle économie » où la France a du retard. De même, leur présence sur les marchés émergents doit croître. Il s'agit pour la France, enfin, de « penser monde ».
1) : Restauration de l'attrait du site France ; innovation technologique ; énergie ; industrie et développement durable ; techniques de l'information au service de l'industrie ; stratégie de développement international.
ILEC n°331 Janvier 2002