Développement durable : une réaction à la crise environnementale

Le défi pour les deux prochaines générations sera de découpler les flux financiers des flux de matières et d’énergie. Tout en se gardant de l’utopie et de l’angélisme.

Entretien avec Dominique Bourg, directeur du département technologie et sciences de l’homme, à l’université de technologie de Troyes*.

Des trois volets du développement durable, l’environnement, le social et l’économie, lequel prévaut ?
Dominique Bourg : Contrairement à ce qui se dit ici ou là sur le développement durable et la prévalence des variables sociales et économiques, la crise environnementale est l’élément moteur. C’est au travers de l’environnement qu’ont été expérimentés de nouveaux instruments concernant la prise de décision publique, telles les conférences de consensus ou la Commission nationale du débat publique.
De manière plus générale, toutes les structures participatives à la prise de décision publique ont eu l’environnement pour origine. Le principe de précaution et l’idée de progrès sont, eux aussi, pensés à l’aune de l’environnement. Toute la dimension sociale et politique du développement durable ainsi que la confrontation à l’incertitude et à la complexité des problèmes prennent leur source dans la crise environnementale.

Le développement durable nous conduit-il à repenser la théorie de la croissance économique ?
D. B. : Pour l’industrie, la logique productiviste et pyramidale a vécu. L’heure est à la qualité totale, l’industriel se doit d’être beaucoup plus attentif à la demande. Nous sommes entrés dans un monde où l’acte de produire n’a plus l’évidence d’hier, puisqu’il doit répondre aux attentes et aux inquiétudes de tous les acteurs. Les techniques produisent des biens et, corollairement, des maux. Tout acquis scientifique ne débouche pas nécessairement, comme on le croyait, sur un progrès sans faille conduisant à une amélioration de la condition humaine.
L’environnement nous a également conduits à repenser l’économie et la façon de satisfaire les besoins présents sans hypothéquer ceux des générations futures. Le découplage entre flux de matières et d’énergie d’un côté, dynamisme social, scientifique et technique de l’autre, se fait sous la pression des enjeux environnementaux.

Le développement durable est-il l’aboutissement conceptuel de réformes engagées depuis les années 70, par les cercles de qualité, les économies d’énergie, ou doit-il être considéré comme une rupture dans notre mode de penser et d’agir ?
D. B. : Il n’y a pas de causalité unique. Au commencement était le concept d’éco-développement, mis à mal par les Américains dans les années 70. Il peut aujourd’hui se définir comme le regroupement de différents mouvements à l’œuvre dans la société. Le concept permet de satisfaire aux contraintes environnementales et d’épouser le mouvement de la qualité totale.

En filigrane, ne voit-on pas le mythe de la transpa-rence, de la société parfaite ?
D. B. : Il en est du développement durable comme de la sainteté, on tend vers lui sans jamais l’atteindre. Le rapport Brundtland définissait le développement durable en termes d’orientation à donner à l’action. Croire qu’il est possible de s’y conformer parfaitement est illusoire. Nous devons tendre vers les valeurs promues mais éviter tout angélisme.

Quelle place pour la variable politique, entre l’environnement et le social ?
D. B. : Le développement durable fait de la démocratie participative un point de passage obligé. Dans le rapport Brundtland, la personne humaine est au centre de la société. Une nouvelle définition est cependant donnée à l’intérêt général. Autrefois, construire l’intérêt général consistait à satisfaire les intérêts des générations présentes. La deuxième moitié du xxe siècle nous a montré l’impact temporel de nos techniques : beaucoup auront à moyen et long terme des effets négatifs. On ne peut donc plus dissocier l’intérêt général au présent de l’intérêt général au futur. La question cruciale du changement climatique l’atteste. Seul le politique peut garantir la défense de l’intérêt général ainsi compris.

Le développement durable doit-il comporter un tronc commun qui s’impose à l’ensemble des pays du monde ?
D. B. : D’un côté, les objectifs sont communs, mais la manière d’y répondre peut s’adapter. Il ne peut y avoir de développement durable unique à l’échelle de la planète. Si certaines contraintes ont un sens planétaire, les déclinaisons doivent correspondre aux différentes cultures.
De l’autre, il est difficile d’échapper à un horizon de justice commun. Si l’on voulait stabiliser les émissions de gaz à effet de serre, il faudrait les faire redescendre sous la barre des trois gigatonnes annuelles. Si l’on divise ce chiffre par le nombre d’habitants sur la planète, chacun de nous a un quota de 500 kg par an. Un Américain émet près de six tonnes, un Allemand un peu plus de deux tonnes, un Français un peu moins de deux tonnes, un Indien trois cents kilos ! Pourquoi et comment imposer à un Indien un quota que l’Américain refuse ? Il est absurde d’exiger des sacrifices sans une juste répartition à terme. Il faut réduire nos consommations d’énergie de 2 % par an sur vingt ans. Soit nous commençons demain, soit nous n’y parviendrons jamais !

Y-a-t-il des sociétés plus ou moins réceptives à cette manière d’être et de penser ?
D. B. : Aujourd’hui, personne n’y est très sensible, car le développement durable contredit nos styles de vie. L’amélioration régulière de notre niveau de vie était, jusqu’alors, inséparable d’un accroissement des flux de matières et d’énergie. Ce n’est pas un mince défi que de rompre avec cette logique.

La formation dans les grandes écoles est-elle incontournable ?
D. B. : La formation est essentielle pour rompre l’inertie de nos schémas mentaux. Si les écoles d’ingénieurs intègrent des cursus liés à l’environnement, nos universités et nos écoles commerciales sont encore de mauvais élèves ! C’est une exception française.

Quelle peut-être la place de l’entreprise comme acteur du changement ?
D. B. : Elle a un rôle moteur à jouer dans beaucoup de domaines. L’entreprise peut conduire ses clients à changer de comportement. L’objectif est d’atteindre la plus haute valeur d’usage en consommant le moins possible de matière et d’énergie, grâce à l’économie de service. Les industriels, plus qu’ils ne vendent leurs produits, les louent. Conséquence majeure dans le cycle de fabrication : l’intérêt de l’industriel est de fabriquer des produits dont la durée de vie est la plus longue possible et qui exigent le moins de maintenance possible, puisqu’il tire ses ressources de leur location. Avec ce système, nous devrions parvenir, pour la première fois, à déconnecter les flux financiers des flux de matières. Aujourd’hui, 99 % des ressources utilisées pour les biens produits deviennent des déchets au bout de six mois. Il y a urgence !

Propos recueillis par Jean Watin-Augouard

*) Dominique Bourg est l’auteur de L’Homme-artifice (Gallimard, 1996), Nature et technique (Hatier, 1997), Peut-on encore croire au progrès ? (PUF, 2000), Parer aux risques de demain. Le principe de précaution (Seuil, 2001).

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Développement durable, point de passage obligé pour entreprise performante

Fondé sur la transparence, le consensus et le contrat, le développement durable étend la responsabilité des entreprises dans le temps et dans l’espace. Il ne s’agit pas tant d’une révolution que d’un long cheminement.

Entretien avec Alain Jounot, responsable développement « environnement » à l’Agence française de normalisation( Afnor).

Comment l’Afnor analyse-t-elle le concept de développement durable ?
Alain Jounot : C’est un concept mobilisateur qui concerne aussi bien les fonctions politiques, économiques et sociales. Ses trois piliers – l’efficacité économique, l’équité sociale et la préservation de l’environnement – sont désormais au cœur des préoccupations aussi bien des pouvoirs publics que des entreprises.
La nouveauté réside dans la sensibilisation et l’attente plus fortes de la part d’acteurs externes à l’entreprise que sont les ONG, les médias, les associations de consommateurs, les actionnaires et les investisseurs, regroupés sous l’appellation    « parties intéressées ». Même si les attentes sont parfois divergentes, tous ces acteurs partagent le même objectif : le principe de responsabilité sociétale de l’entreprise. Pour la première fois, les sphères politiques et privées convergent vers le même but.

Quelles missions l’Afnor s’assigne-t-elle ?
A. J. : De manière générale, l’Afnor construit des consensus et établit des documents de référence. Dans le domaine du développement durable, nous avons constitué, au début de 2001, un groupe de réflexion afin de partager une vision commune du développement durable appliquée à l’entreprise et créer ainsi une plate-forme d’échange. Constitué de soixante-dix personnes de toutes origines – ministères de l’Equipement, de l’Industrie, entreprises pionnières comme EDF ou Suez, syndicats, ONG… –, il est présidé par Christian Brodhag, le prédécesseur de Jacques Testart à la tête de la Commission française du développement durable, aujourd’hui directeur de recherches à l’Ecole des mines de Saint-Etienne. Après un an de réflexion, le groupe a remis un rapport intitulé Entreprises et développement durable, avec des propositions d’action, en particulier l’élaboration des lignes directrices destinées au management des entreprises. En juin prochain, deux documents devraient être disponibles pour une large consultation de l’ensemble des parties intéressées. L’objectif est de guider et d’aider les entreprises à intégrer le développement durable dans la gestion. Un premier document sera rédigé sous une forme pédagogique, afin de sensibiliser les entreprises de toute taille, jusqu’aux plus petites, en soulignant les éléments clés d’un système de management. Le deuxième document aura également pour objectif de familiariser les entreprises avec les principes du développement durable, mais il sera rédigé sous forme de lignes directrices, s’appuyant sur les normes, en particulier l’ISO 9004. Nous souhaitons préparer ainsi les discussions internationales qui devraient se multiplier au cours des prochains mois.

Quelles sont les étapes que préconise l’Afnor ? Les grands groupes sont-ils mieux armés que les PME ?
A. J. : Le développement durable doit se concevoir comme un chemin d’apprentissage propre à chaque entreprise. Celle-ci doit d’abord répondre à certaines questions : par rapport à quoi s’engage-t-elle ? A partir de quel état des lieux ? Par rapport à qui ? La profession, les attentes des parties prenantes ? Qu’attend-t-elle en retour de son engagement ? A chaque entreprise correspond des réponses spécifiques, mais l’objectif reste identique : articuler les performances économique, sociale et environnementale. Si les grands groupes étaient mieux armés au début des années 90, avec les normes ISO 9000, les PME ne sont plus aujourd’hui des laissés-pour-compte. L’objectif de notre groupe de réflexion est démontrer que le concept de développement durable concerne toutes les entreprises, de toute taille. Au reste, le programme Agenda 21, publié lors du « sommet de la Terre », à Rio, en 1992, incite les collectivités locales à sensibiliser et à informer les entreprises implantées sur leur territoire des enjeux du développement durable.

Pourquoi les entreprises sont-elles de plus en plus nombreuses à considérer le développement durable comme un enjeu stratégique pour leur avenir ?
A. J. : Lors du sommet de la Terre, le débat était accaparé par les politiques, et les entreprises en étaient relativement absentes. Aujourd’hui, elles ont pris conscience des enjeux et des opportunités du développement durable pour beaucoup de raisons. Elles entendent valoriser leur image et préserver leur crédit au sein de la société ; elles souhaitent prendre en compte les besoins des clients de manière plus globale et pérenne, mobiliser leurs salariés, maîtriser les risques et les coûts environnementaux ou sociaux. Le développement durable étend la responsabilité des entreprises dans le temps et dans l’espace. Il revient à l’entreprise de mettre en œuvre par exemple le concept d’ « écoefficience », qui consiste à produire des biens et des services à un prix compétitif en réduisant l’impact écologique et la consommation de ressources pendant le cycle de vie. L’éco-efficience appelle la réduction de l’intensité en matière des biens et des moyens utilisés dans les services, de l’intensité énergétique, de la dispersion de produits toxiques et des espaces biologiquement productifs. Elle suppose en revanche une augmentation de la recyclabilité des matériaux et de l’intensité des services apportés par les produits, une viabilité accrue de ceux-ci, un usage plus durable des ressources renouvelables.

Quel système de gestion préconisez-vous ?
A. J. : Les entreprises portent de plus en plus d’intérêt à la mise en place de systèmes de gouvernance privilégiant l’évaluation des impacts avant toute prise de décision et la mesure des effets rétroactifs des actions. Adopté dans l’assurance qualité, le processus « PDCA » (plan-do-chek-act), dit « roue de Deming », tend à devenir un modèle de management universel. Il se décompose ainsi : plan, ou engagement de la direction au travers d’une politique affirmée et planification des objectifs associés à cette politique ; do, ou mise en œuvre des dispositions présentées dans le plan ; check, ou vérification et évaluation des résultats et des progrès obtenus ; act, ou révision visant à constamment améliorer le système.

L’entreprise doit-elle disposer en interne d’un déontologue ? Doit-on envisager des ormations spécifiques dans les universités et les grandes écoles ?
A. J. : Si les documents en cours d’élaboration ne préconisent pas la présence d’un déontologue au sein de l’entreprise, ils soulignent néanmoins le nécessaire décloisonnement des fonctions marketing, achat, ressources humaines, commerciales, communication, etc. L’enjeu du développement durable est transversal. Il appelle donc des formations spécifiques dans les universités et les grandes écoles. C’est d’ailleurs une recommandation qui pourrait être retenue dans le livre blanc de la commission française, au sommet mondial du développement durable qui se tiendra à Johannesburg.

Propos recueillis par Jean Watin-Augouard

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Monoprix et le développement durable : douze ans d’affinité

Depuis le lancement, en 1990, de la première gamme de fruits et légumes biologiques préemballés, jusqu’à la charte de développement durable publiée en 2000, Monoprix se singularise par son engagement dans un commerce plus équitable et respectueux de l’environnement.

Vert comme espoir. Monoprix vient d’adopter un manchot vert comme emblème de son engagement en faveur du développement durable, avec pour slogan « Le développement, d’accord mais seulement s’il est durable ». Prénommé DD (initiales du concept), cet animal a été choisi parce que « son comportement social, très proche de celui de l’homme, est fondé sur des valeurs de solidarité et de soutien, essentielles à la pérennité de l’espèce », explique Stéphanie Levet, directrice des relations extérieures et du développement durable du groupe. « En outre, poursuit-elle, le manchot est concerné par les atteintes à l’environnement, la pollution des mers, le réchauffement climatique, la pêche intensive et l’écotourisme. »
Monoprix n’en est pas à son coup d’essai en la matière. L’initiative revient à son président, Philippe Houzé. Le lancement, en 1990, de la première gamme de fruits et de légumes frais préemballées, issus de l’agriculture biologique, de Monoprix Vert,  première marque distributeur de produits de qualité environnementale, puis de Monoprix Bio, en 1994, et la conclusion de partenariats avec les filières agricoles (fruits, légumes et élevage) participent de la même volonté : donner aux clients la possibilité d’une consommation de qualité, responsable mais accessible.

Le développement durable : un axe stratégique depuis 2000
Après dix années d’action, le groupe a fait le choix de s’engager dans une démarche qui concilie économie, environnement et social. En publiant sa charte, en juin 2000, Monoprix a fait du développement durable un axe stratégique, autour de cinq thèmes : être leader dans l’offre de produits répondant à la démarche par leur qualité, accroître la qualité de vie dans les magasins, maîtriser les impacts sur l’environnement, promouvoir des actions locales, informer et rendre compte.
« Nous pratiquons la politique des petits pas, nos chantiers sont nombreux et nous avançons à notre rythme », indique Stéphanie Levet, qui coordonne une équipe d’une quinzaine de personnes chargée de conduire la réalisation des engagements arrêtés dans la charte. Dans le domaine du commerce équitable, et sous l’instigation de Philippe Houzé, Monoprix a été la première enseigne à commercialiser, en France, en 1998, les marques de cafés nationales Meo et Malongo, dotées du label Max Havelaar. Monoprix a encore été pionnier en 1999, parmi les distributeurs, en créant un café biologique Max Havelaar dans sa gamme Monoprix Bio, puis, en 2001, un thé, avant d’autres références de cafés. Récemment, l’enseigne a noué un partenariat exclusif pendant un an avec la société Alter Eco, première marque de commerce équitable en France. Elle propose dans ses trois cents magasins treize références (riz, jus d’orange, chocolat, thé, café) avec le label Max Havelaar. En phase de lancement, la gamme a un linéaire propre, en tête de gondole. Ultérieurement, elle sera réintroduite dans chaque famille de produit.
« Au fil des ans, le consommateur perçoit mieux le lien entre le produit et le concept de commerce équitable. Le taux de notoriété du commerce équitable est de 20 %. Il faut donc mener des actions pédagogiques importantes, souligne Stéphanie Levet. D’où les animations dans nos magasins, avec des démonstrations de produits. Nos clients de milieux urbains sont les plus réceptifs au discours du développement durable. »

Le non alimentaire en quête d’un référentiel
Selon l’Observatoire national de l’agriculture biologique, près d’un client Monoprix sur quatre achète des produits issus de l’agriculture biologique. Dans le domaine non alimentaire, notamment le textile, l’absence de label fondé sur un référentiel reconnu pose le problème de la traçabilité. Monoprix engage cependant un travail sur son approvisionnement passant par des audits de ses fournisseurs. Il participe aux groupes d’étude sur la norme SA 8000.
L’environnement est également un axe stratégique. Monoprix s’engage à réduire les impacts environnementaux de ses activités et a œuvré avec l’Ademe. « Dans un premier temps, nous devons identifier les impacts, en développant des programmes informatiques et des méthodes comptables, afin de mesurer nos consommations d’eau et d’énergie, nos nuisances sonores et nos émissions de déchets. S’il est difficile de réaliser des réductions importantes, du moins peut-on agir pour les optimiser », précise Stéphanie Levet.

Les collaborateurs, relais du développement durable
Enseigne de proximité et acteur du centre-ville, Monoprix entend développer des actions de partenariat avec les communes et les quartiers. Une mission symbolisée par la signature « Dans ville il y a vie ». Depuis 2001, le « Monop’grand prix du centre-ville » récompense les magasins dont les actions ont été les plus en vue, en faveur de l’animation des quartiers, de la solidarité de proximité, de l’environnement et de la convivialité.
Un autre chantier a été programmé, sur trois ans : la sensibilisation et la formation des équipes, au siège et dans les magasins. « C’est, souligne Stéphanie Levet, le chantier le plus stratégique dans le cadre du développement durable. Notre souhait est de voir nos collaborateurs devenir, au quotidien, des relais de cette démarche, auprès de nos partenaires commerciaux et de nos clients. A titre d’exemple, lors du Monop’Show 2001, qui s’est tenu sur le thème du développement durable, nous avons eu l’honneur d’accueillir Monsieur Bill Clinton, qui a prononcé le discours de clôture de cette grande rencontre interne avec nos fournisseurs. »

Par Jean Watin-Augouard

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Maîtriser les enjeux dans le temps comme dans l’espace

Le développement durable instaure un nouveau mode de gestion. L’occasion s’offre aux entreprises de démontrer qu’elles sont un creuset d’innovation et d’amélioration continue.

Entretien avec Thierry Raes, associé PriceWaterhouseCoopers, département développement durable.

Associer l’adjectif « durable » au développement, est-ce supposer qu’il existe un développement « précaire » ?
Thierry Raes : De fait, le développement précaire peut se définir comme un développement qui satisfait les besoins immédiats sans se préoccuper des générations futures. Le développement durable est une affaire de solidarité dans l’espace et dans le temps. Dans l’espace, car nous ne pouvons développer durablement l’économie française sans répondre aux besoins des pays émergents, nos partenaires d’aujourd’hui ou de demain. Dans le temps, parce qu’il n’est pas non plus possible d’imaginer que la France se développe sans tenir compte des besoins des générations futures.
Le développement durable est une problématique politique fondamentale, qui peut concerner, dans l’espace, l’élargissement de l’Union européenne, et, dans le temps, l’épineuse question des retraites. Une problématique qui se déploie aussi à l’échelon des collectivités locales, acteurs déterminants de l’aménagement du territoire, et des entreprises, qui doivent concilier les impératifs économiques du court terme et du long terme, en tenant compte des dimensions sociétales et environnementales. Si l’on ne se préoccupe que du financier et pas de l’intangible, si l’on ne s’occupe que du court terme et pas du futur plus lointain, de nous et pas des autres, notre développement sera extrêmement précaire.

Le développement durable est-il synonyme de développement éthique ?
T. R. : Il est illusoire de se lancer dans le développement durable sans les fondations que sont l’éthique, la transparence et la responsabilité. Une entreprise ne peut pas se développer durablement si elle n’a pas pris toutes les mesures pour éviter, par exemple, la corruption. L’éthique est l’un des fondements de la démarche, nécessairement requis.

Le commerce équitable est-il une variable du développement durable ?
T. R. : C’est une variable sectorielle. Le commerce équitable vise à permettre une juste rémunération du producteur. Un article acheté 100 euros sur les Champs-Elysées rapporte souvent moins d’un euro à son producteur d’un pays émergent. Cette situation n’est pas durable : le « consommacteur » s’insurge de plus en plus, il est à la recherche de sens dans ses achats, ses investissements, ses voyages…
Nous travaillons beaucoup avec Alter Eco, un importateur de produits issus des filières du commerce équitable. Nous lui apportons modestement notre soutien et aidons les enseignes à référencer ses produits.

Doit-on considérer le développement durable comme une contrainte ou une opportunité ?
T. R. : La prise de conscience de la nécessité de changer de mode de croissance a d’abord reposé sur une vison négative, donc sur une contrainte : l’épuisement des ressources naturelles, la pollution, l’effet de serre, le développement inégal… Il faut mettre fin à des situations porteuses de risques et de précarité. Aujourd’hui s’ajoute une dimension positive, donc une opportunité: grâce aux nouvelles techniques, nous vivons dans une civilisation de l’information où les attentes sociales et sociétales vis-à-vis des acteurs économiques se multiplient et circulent très vite. De surcroît, le développement durable rend plus prospères les entreprises qui fondent leurs activités sur la formation des hommes et l’écoconception des produits. Il y a, pour les enseignes, des marchés à prendre et des gains d’image.

La France est-elle en retard par rapport aux pays anglo-saxons ?
T. R. : Je m’inscris en faux contre cette idée reçue. Le savoir-faire des entreprises françaises dans les domaines qui concernent le développement durable est indéniable, notamment en matière d’innovation. Reste que, par rapport aux pays anglo-saxons, la France n’a pas la culture du faire-savoir. Tant qu’elles ne se jugent pas parfaites, trop d’entreprises ne veulent pas communiquer.

Le concept de développement durable doit-il s’adapter aux cultures, aux types d’activité ? La banque n’a pas la même approche que la chimie…
T. R. : Revenons aux sources. Dans sa formalisation, le concept de développement durable est anglo-saxon. Il s’agit de prendre des décisions intégrées dans l’entreprise par rapport à trois préoccupations : économique, sociétale et environnementale. L’entreprise ne doit plus seulement satisfaire les attentes de l’actionnaire-propriétaire, mais prendre en compte les autres parties prenantes. Nous n’en demeurons pas moins, heureusement, en économie de marché : il ne sert à rien de satisfaire des préoccupations sociétales et environnementales si, demain, l’entreprise ferme ses portes. Reste que le profit, de finalité, devient un moyen. Toutes les entreprises ne voient pas cela de la même façon. Certaines, les industries lourdes (chimie, pétrole, BTP), sont tournées vers des problématiques de sites industriels. D’autres, dans le domaine de la distribution, privilégient des questions relatives aux produits et aux consommateurs. L’automobile évolue très rapidement d’une problématique de site vers une problématique de produits.
Dans la banque, l’essentiel tient à la dimension sociale et sociétale, et la partie strictement environnementale est limitée. Le regard sur l’environnement est spécifique : les financements que j’accorde seront-ils utilisés à des infrastructures ou à des outils de production respectueux de l’environnement ? Voilà un questionnement nouveau.

Le développement durable appelle-t-il une révolution des mentalités dans les entreprises ?
T. R. : Disons une évolution. Il s’agit de prendre des décisions économiques, grandes et petites, en gardant à l’esprit l’intérêt de l’ensemble des parties prenantes. On voit naître des fonctions d’aide aux entreprises dans la prise en compte de ces nouveaux critères. Outre le rôle de « Monsieur Développement durable », le déontologue, dans la banque et les services, joue celui de conseiller, de confesseur du commercial. Il doit connaître parfaitement les métiers de l’entreprise et les modes de prise de décisions. Souvent, l’impulsion vient de la présidence. Les escaliers se balaient par le haut…

Comment contrôler ?
T. R. : Cela dépend des matières et des pays. Nous avons été les premiers à vérifier la communication environnementale d’une entreprise française, Rhône-Poulenc, en 1993. Depuis, c’est devenu presque banal. Le contrôle des indicateurs de développement durable est de plus en plus normalisé. Cependant, il n’est pas facile de vérifier l’état des lieux dans le domaine social ou dans celui des droits de l’homme: PriceWaterhouseCoopers réalise dix mille audits sociaux par an dans le monde. L’observateur, sur le terrain, risque toujours d’être abusé. Nous travaillons avec des ONG qui, étant sur place, assurent la pérennité d’un regard critique.

Le développement durable fonde-t-il une théorie de la croissance économique ?
T. R. : Si nouveauté théorique il y a, elle porte sur le « découplage » : la consommation de ressources doit être dissociée de la croissance économique. Il ne s’agit pas de revenir à la voiture à cheval, mais d’innover et d’imaginer des modes de production et de consommation en rupture avec nos pratiques actuelles. C’est un des grands projets de l’Union européenne : après le facteur quatre des années 90, il s’agit de réduire d’un facteur dix la consommation de ressources non renouvelables, à production égale.
Aux entreprises d’innover et à l’Etat de donner des signaux vertueux, grâce à la fiscalité, qui permet de renchérir certaines ressources par rapport à d’autres. Aujourd’hui, le travail est trop fiscalisé par rapport à la ressource environnementale. Nous sommes au cœur de la problématique. La fiscalité excessive sur le travail  crée du chômage, et l’absence de prix donné aux ressources naturelles détruit, à terme, notre planète. Il ne s’agit pas de choisir entre l’emploi et le cadre de vie : on peut avoir les deux.

Propos recueillis par Jean Watin-Augouard

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ILEC 335 - Mai 2002



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