Le mensonge, voilà l’ennemi !


On parle d’asymétries d’information chaque fois que sur des marchés il est impossible d’observer soit les caractéristiques des objets que l’on souhaite acheter, soit les actions des acteurs avec qui on doit traiter, par conséquent la fraude y est présente. Enjeu pour demain : inciter les acteurs économiques à se comporter honnêtement.


Entretien avec Damien Gaumont, maître de conférences, Université Panthéon-Assas Paris II


Pourquoi a-t-il fallu attendre 1970 pour que les économistes se penchent sur une question essentielle : l’économie de l’information ?
Damien Gaumont : Pendant deux siècles, les économistes ont raisonné avec une hypothèse d’information complète. La raison est à trouver dans la complexité du monde économique qui impose d’adopter une démarche intellectuelle à caractère scientifique : celle-ci impose de mettre en évidence, dans un premier temps, les grandes causalités avec les hypothèses les plus faciles à traiter d’un point de vue théorique. Les économistes commencent par construire un système idéal, parfait. Dans notre discipline, l’étude d’un équilibre général avec information parfaite, symétrique - où chacun a la même quantité d’informations, à chaque instant -, permet de définir un optimum. C’est un modèle idéal, sans gaspillage, dans lequel les individus ont la plus grande satisfaction possible. Cette situation optimale ne peut être atteinte que si l’information est parfaite. C’est là le rôle des hypothèses que de le souligner. Dès lors, il ne peut pas être atteint si l’information n’est pas parfaite. Il a fallu bien comprendre ce modèle d’équilibre général – grâce en particulier aux travaux de Léon Walras -, avant de s’interroger sur la question suivante : " Quel type d’optimum atteint-on lorsque l’information n’est pas parfaite ? "


Comment se définit l’équilibre général ?
D. G. : Il est construit à partir de quatre grandes hypothèses. La première : l’information est parfaite. Deuxième hypothèse : les individus ont un comportement rationnel. Est rationnel tout individu qui ne fait pas en permanence le contraire de ce qu’il souhaite. Rationalité et erreur ne sont pas incompatibles. Je peux être rationnel et faire des erreurs car la rationalité porte sur la procédure de choix des actions alors que l’erreur porte sur les conséquences de ces actions. Autrement, il est possible rationnellement de choisir une action qui conduit à une erreur précisément parce qu’on ne dispose pas de toutes les informations nécessaires pour éviter l’erreur !! Troisième hypothèse : la libre entrée des individus sur le marché pour formuler une offre et une demande en fonction de leurs préférences. Enfin, la mobilité des facteurs de production : chaque entrepreneur est capable de trouver du capital et du travail en quantité suffisante pour produire.


Quels sont les marchés où prévaut l’information asymétrique ?
D. G. : Il ne faut pas confondre deux situations de marché. La première est celle où prévaut une concurrence pure et parfaite et dans laquelle, paradoxalement, les entreprises ne se font pas concurrence. Etre en concurrence, c’est être dans une situation d’équilibre stationnaire où les prix ne bougent plus. En raison du principe d’atomicité, aucun acteur n’est capable d’influencer le prix au risque, dans le cas d’une entreprise, de disparaître du marché. La deuxième situation de marché s’observe quand les entreprises se font concurrence. Nous sommes alors dans un contexte d’oligopole où les entreprises recherchent des parts de marché, des prix bas ou des qualités grandes. En information parfaite, prix et qualité sont identiques. Dans le cas d’une information asymétrique, il existe un écart entre le prix et la qualité et cela génère un risque. Il existe deux grands types d’asymétrie d’information : soit je ne sais pas qui est en face de moi ou quelles sont les caractéristiques de l’objet, soit je ne sais pas ce que fait l’autre.


Le 10 octobre 2001, George Akerlof, Michael Spence et Joseph Stiglitz recevaient le prix Nobel d’économie pour " leurs analyses des marchés avec information asymétrique ". Quel est l’apport de chacun ?
D. G. : George Akerlof a étudié le marché des voitures d’occasion. Il montre que le prix peut baisser en raison de ce risque. Effet pervers : celui qui veut vendre une voiture de bonne qualité n’a pas intérêt à le faire car elle risque d’être vendue à un prix plus bas que celui correspondant à sa qualité réelle.


La mauvaise voiture chasse la bonne ?
D.G. : De fait, on observe sur ce marché la loi de Greesham selon laquelle la mauvaise monnaie chasse la bonne. Il est très rare que l’on fasse une " bonne occasion " sur ce type de marché. Pour améliorer les informations données aux consommateurs, il devrait y avoir deux cotations : celle de l’argus et celle des concessionnaires qui garantissent la qualité de sorte que le risque soit réduit.


Sur quel domaine portent les travaux de Michael Spence ?
D.G. : Michael Spence s’est intéressé au marché de l’emploi. La qualité d’un individu n’est pas immédiatement observable et le diplôme joue le rôle de filtre pour signaler la qualité. Mais ce filtre peut avoir des défauts. Paradoxe : l’étudiant ayant un cursus médiocre a intérêt à envoyer un signal fort à son employeur et doit donc poursuive ses études très longtemps. Les docteurs en économie seraient donc les élèves les moins bons ! Nous sommes en présence de deux types d’équilibre : l’équilibre est séparateur quand les meilleurs sont ceux qui ont les diplômes les plus élevés et l’équilibre est mélangeant quand il n’est pas possible de distinguer les meilleurs des moins bons. Quel que soit le niveau de diplôme, il y a toujours des gens médiocres. Ceci explique les entretiens d’embauche dans les entreprises afin d’affiner les informations transmises par le diplôme.


Existe-il des solutions au problème de l’asymétrie d’information ?
D. G. : Pour augmenter la qualité de l’information, il faut proposer des incitations de type carotte/baton. L’affaire Enron est un cas exemplaire où les asymétries d’information ont eu des effets pervers : les dirigeants ont triché car ils avaient l’espace pour cela. La contrainte légale ne s’est pas exercée à plusieurs niveaux : le cabinet de consulting, le conseil d’administration et la loi. Ici, le baton n’a pas fonctionné et les dirigeants ont eu comme carotte, la fraude.


Les autorités de régulation n’ont-elles pas pour vocation – entre autre – de déjouer les effets pervers de l’asymétrie d’information ?
D.G. : Absolument. Elles interviennent pour éliminer les asymétries d’information, commes les journaux, les associations de consommateurs ou la publicité quand l’information délivrée est vraie.


Quel est l’éclairage spécifique du troisième prix Nobel, Joseph Stiglitz ?
D.G. : Ses travaux ont porté sur le système bancaire. Les banques souhaitent prêter avec un minimum de risque. Les entreprises qui ne prennent pas de risque sont celles qui, en général, ne font pas de profit. Paradoxe : les banques seraient amenées à sélectionner les entreprises qui ne pouraient pas les rembourser ! La solution optimale serait l’encadrement du crédit et des taux d’intérêts fixes.


Question : Internet est-il un moyen de mieux faire transiter les informations ?
D.G. : si les informations sont vraies, particulièrement sur les sites commerciaux, Internet peut améliorer la qualité de l’information et la fluidité des marchés. On peut tendre alors vers l’information parfaite et gratuite avec atomicité de l’offre et de la demande.


La rumeur ne relève-t-elle pas de l’information asymétrique ?
D.G. : C’est le problème de la réputation ! Certains peuvent avoir intérêt à faire circuler de faux bruits, à lancer le vrai et le faux pour provoquer l’asymétrie d’information, noyer le consommateur et retirer la rente des mauvais objets qu’ils ne peuvent plus écouler. Vérifier l’information est alors très coûteux.


La multiplication des normes internationales (Iso), des labels et autres certifications ne participe-t-elle pas de la volonté de lutter contre l’asymétrie d’information ?
D.G. : La norme doit être décidée entre les nations ou par l’Etat mais certainement pas par les entreprises elles-mêmes. Les normes éliminent du marché les mauvais produits et la fraude. Il est aussi une autre manière de contourner l’asymétrie d’information : proposer des biens différents pour que les consommateurs se dirigent spontanément vers les biens qu’ils aiment. Exemple : l’automobile propose des gammes de voiture de qualité différente.


Comment l’économie de l’information peut-elle jetter un pont entre la microéconomie et la macroéconomie ?
D.G. : La macroéconomie suppose la rigidité des prix à court terme (voir moyen terme), elle ne l’explique donc pas. Le problème posé était justement de trouver une explication à cela. En ce sens, l’économie de l’information jette un pont entre microéconmie et macroéconomie en montrant que les prix sont rigides. Cet apport permet notament d’expliquer la persistence du chômage, sur la base de comportements individuels de la part des entreprises et des employés par exemple.


L’asymétrie d’information permet-elle d’expliquer autrement le lien qui existe entre chômage et inflation ?
D.G. : Le problème est celui de la courbe de Phillips qui relie négativement l’accroissement des salaires au taux de chômage. C’est le fameux dilemme inflation chômage : on ne peut lutter contre le chômage qu’au risque d’augmenter l’inflation et réciproquement. Les modèles d’asymétrie d’information peuvent expliquer comment renverser cette courbe et lutter en même temps contre le chômage et l’inflation salariale. Si les entreprises peuvent faire des contrats de travail " révélateurs ", la courbe de Phillips devient croissante. Il faudrait étendre cette réflexion au prix et à la spéculation.


Comment passe-t-on d’une situation d’asymétrie d’information une situation de confiance, sans laquelle le capitalisme n’est pas pérenne ?
D.G. : La confiance n’est pas traitée par la littérature économique néoclassique. On peut, de fait, s’interroger sur les caractéristiques d’une situation de confiance. On peut la définir comme une situation où les individus acceptent pour vrai les informations qu’ils recoivent. Ils ne cherchent pas à les contrôler car il est hors de question de supposer qu’elle ne puisse pas être vraie. Cette situation est alors proche de celle de l’optimum caractérisant l’équilibre général Walrasien avec information parfaite, car il n’y a pas à supporter les coûts de contrôle de l’information. En effet, lorsque les agents économiques soupçonnent que l’information n’est pas parfaite, ils mettent en oeuvre des procédures de contrôle coûteuses. Qui sème le doute récolte la méfiance !


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Les pièges de l’information Asymétrique


Le concept du marché transparent, dans lequel les acteurs ont un comportement rationnel, est un mythe. En témoignent les récents travaux des prix Nobel d’économie 2001 consacrés à l’économie de l’information et à sa valeur économique. Des phénomènes aberrants trouvent aujourd’hui leur explication.


Entretien avec Etienne Perrot (1)


Le 10 octobre 2001, George Akerlof, Michel Spence et Joseph Stiglitz recevaient le prix Nobel d’économie pour « leurs analyses des marchés avec information asymétrique ». Est-ce une spéculation intellectuelle de plus ou une rupture par rapport aux modes de pensée traditionnelles, un renouvellement de la théorie économique ?
Etienne Perrot : Ni l’une ni l’autre ! L’analyse des marchés avec information asymétrique est plutôt la réponse de théoriciens à un phénomène social d’émiettement des marchés. L’analyse économique habituelle considérait des acteurs rationnels et omniscients, ainsi que des produits standards parfaitement connus des acheteurs comme des vendeurs. Acteurs et produits étaient des atomes interchangeables. Akerlof, Spence et Stiglitz, eux, dans la formalisation des stratégies antagonistes, font apparaître des acteurs particuliers aux itinéraires singuliers, chacun dotés d’informations spécifiques. Ce qui exclut l’idée de marché transparent où tous les agents bénéficient du même savoir. Cette approche n’est pas entièrement nouvelle. Les économistes autrichiens, depuis bientôt un siècle, se battaient déjà contre l’idée d’acteurs omniscients supposés connaître, outre leurs propres préférences (ce qui n’est jamais parfaitement possible, car les préférences sont en partie le produit des échanges) l’ensemble des prix (ce qui est tout à fait impossible) et soumis à la même loi de l’utilité marginale décroissante. Par ailleurs de nombreuses études ont été menées depuis un demi-siècle autour de l’hypothèse selon laquelle l’équilibre des marchés transparents est un mythe, aucun échange se réalisant au prix théorique de l’équilibre, ce qui entraîne un désordre des marchés. La nouveauté des Nobel de 2001 est d’intégrer dans l’analyse économique ce qui jusqu’ici, était abandonné aux sociologues et psychologue : les informations différenciées selon les individus, informations qui conditionnent à la fois leurs systèmes de préférence et les prix.


Comment définir l’économie de l’information ?
E.P. : L’économie de l’information est l’étude des effets économiques de l’individualisation des savoirs. Elle ne se confond donc ni avec l’économie des Médias, ni avec l’économie de l’Education ou de la Formation. L’idée est que les savoirs (prix, lois générales qui président au fonctionnement des institutions, caractères « objectifs » des biens et des services) qui sont des biens publics généraux, sont assimilés d’une façon particulière par chacun des acteurs économiques et deviennent, sous forme d’informations, des biens privés. D’où il s’ensuit la difficulté de mettre au jour la valeur économique d’une information et la nécessité d’étudier les effets sur les prix de ce processus d’émiettement de l’information. Le paradoxe de l’économie de l’information est de ne pouvoir jamais honorer totalement son projet. Il y a une sorte de contradiction en effet à vouloir thématiser l’information singulière. Car il n’existe pas de science du particulier. Cependant l’économie de l’information peut rendre compte, mieux que les approches économiques habituelles, de phénomènes aberrants naguère laissés à l’appréciation des psychologues ou des sociologues.


Quel est l’apport de chaque Prix Nobel ?
E.P. : Tous les trois ont travaillé sur le thème des marchés polarisés où les acteurs peuvent mettre en œuvre des stratégies antagonistes : marchés de l’occasion, marché de l’assurance, marchés du travail, marchés financiers. Cependant chacun a apporté sa pierre originale à l’analyse des effets de ces duels. George Akerlof a thématisé « la sélection adverse » qui veut que l’ignorance de la valeur d’usage d’un bien ou d’un service conduise à n’échanger que les produits de moindre qualité. L’exemple séminal en fut le marché des voitures d’occasion qui justifie parfois le développement des intermédiaires revendeurs. Le phénomène de sélection adverse est en fait très général et connu depuis longtemps. Lorsque le prix couvre des produits ou des services de qualités différentes, les fournisseurs médiocres s’engouffrent sur le marché ou ne fournissent pas la contrepartie moralement attendue. Michael Spence et Joseph Stiglitz quant à eux ont mis au jour les deux corollaires de la sélection adverse : le signal qui consiste à faire connaître au partenaire la qualité « réelle » du produit ou du service offert (Michael Spence) ; le screaning qui vise à faire apparaître la qualité du produit ou du service demandé au partenaire (Joseph Stiglitz). Ce double phénomène est assez banal ; l’intérêt des analyses de Spence et Stiglitz est de mettre au jour par la voie d’une formalisation rigoureuse les effets pervers du signal et du screaning sur les marchés.


Quels sont les marchés où prévaut l’information asymétrique ?
E.P. : Tous les marchés sont sujets à l’information asymétrique, si l’on met à part les marchés primitifs (dans le genre marché de village) où chacun des partenaires est capable de produire, et donc de bien connaître, ce que produisent les autres, la spécialisation ne se faisant que pour des raisons de commodité. La complexification des procédures de fabrication et de commercialisation tout autant que l’élargissement de l’espace géographique des échanges font de l’information asymétrique le pain quotidien de l’économie de marché. Cependant certains marchés sont plus exposés à l’information asymétrique : d’abord les marchés les moins concurrentiels, car la concurrence produit de l’information, ce n’est pas son moindre mérite ; puis les marchés des services spécialisés où il est difficile d’apprécier les technologies et les compétences requises pour produire et commercer ; et enfin, plus généralement, les marchés des services où dominent les travaux difficiles à contrôler, soit qu’ils laissent une plus grande part à la fallacy, cet art de faire semblant, soit qu’ils sont très spécifiques à une situation ou à un client particulier. Les premiers marchés sujets à information asymétrique vont de pair avec les métiers à fort coefficient déontologique : depuis toujours les marchés touchant la santé, puis ceux des professions libérales, ensuite les marchés de l’assurance et de la finance, enfin, last but not least, ceux de la formation.


Quels sont ses effets pervers ? La prédominance d’un produit de moindre qualité, par exemple ?
E.P. : Pas uniquement cela. L’effet pervers principal n’est pas la prédominance d’un produit de moindre qualité. Certes la sélection adverse polarise sur certains marchés les produits les plus médiocres ; mais ce fait n’empêche pas les produits de meilleure qualité de s’échanger sur d’autres marchés. L’effet le plus pervers de l’information asymétrique est la segmentation des marchés, avec ce que cela induit de hausse des coûts d’information et de transaction, de mauvaise allocation des ressources et finalement de gaspillage au détriment de la croissance et de l’emploi.


Dans quelles situations la concurrence ne joue-t-elle plus son rôle de sélection des meilleurs ?
E.P. : La concurrence ne joue jamais parfaitement son rôle sélectif car elle confronte des logiques contradictoires de court terme et de long terme, de micro-économie et de macro-économie. Dit autrement sous forme de questions : le meilleur est le meilleur pour qui ? Pour quand ? Sur ce fond d’imperfection se distinguent trois situations pires qui rendent la concurrence particulièrement inopérante : d’une façon générale quand un seul prix, pour des raisons administratives ou techniques, couvre des qualités diverses difficiles à distinguer ou qui ne se révèlent qu’à long terme ou qui font le lit d’un monopole qui ne dit pas toujours son nom ; d’une manière plus particulière lorsque les coûts d’information et de transaction rend aléatoire l’avantage obtenu par une meilleure sélection ; enfin d’une manière singulière dans les phénomènes de réseau où l’avantage obtenu par le branchement à un réseau est lié au nombre des adhérants plus qu’à la qualité intrinsèque de la technologie et des compétences réellement utilisées. Cette dernière occurrence explique le dévoilement de technologies de pointe au profit de concurrents, par exemple le pneu à accrochage vertical de Michelin, technologie vendue à bas prix à ses concurrents Goodyear et Pirelli pour accroître l’utilité de ce type de pneu pour les constructeurs d’automobiles haut de gamme. La concurrence et le libre choix qu’elle implique devient ici directement un aspect de la qualité du produit.


Les Autorités de régulation n’ont-elles pas pour vocation –entre autre- de déjouer les effets pervers de la « sélection adverse » (ou antisélection) et de l’asymétrie d’information ?
E.P. : Oui avec nuances ! Oui dans la mesure où les autorités de régulation veillent à la publicité d’un certain nombre d’informations économiques fondamentales, et dans des conditions telles qu’elles ne privilégient aucun agent particulier. C’est depuis toujours le grand avantage des marchés organisés, pour les produits agricoles dès la fin du 19° siècle aux Etats-Unis, puis peu après pour les matières premières, et enfin depuis le début du 20° siècle pour les produits financiers. Oui également lorsque la réglementation provoque une certaine mutualisation des risques. Ce qui fait apparaître, ici encore, quelques aspects contradictoires de l’économie de l’information. D’où les nuances : pour des raisons légitimes de respect des personnes, les règles administratives ou morales interdisent à bon droit l’utilisation de certaines informations à usage de sélection, pour l’embauche ou pour l’assurance maladie, par exemple. Comme le montre l’économie de l’information, cet impératif éthico-légal conduit les partenaires les mieux placés à créer des niches sélectionnées ou à mettre en œuvre des stratégies de signal ou de screaning, rejetant dans le cas général les agents les moins bien dotés. Les autorisations préalables de commercialisation, pour les médicaments par exemple, jouent un rôle ambivalent : protection de la sécurité du public d’une part, mise à l’écart de ceux des patients qui auraient pu bénéficier de la thérapie (en supposant que son effet soit réel) quitte à assumer des risques (à condition que ceux-ci soient secondaires et probabilisables), patients qui vont chercher dans les laboratoires clandestins ou à l’étranger les produits ou les services interdits sur le territoire national.


La connaissance réelle, par les acteurs, de la qualité des produits sur un marché, n’est-elle pas un mythe ?
E.P. : Tout à fait ! D’autant plus que la qualité est relative à l’utilisateur qui lui-même n’est pas sans désirs contradictoires. Un blé de qualité se présente, pour l’agriculteur comme un blé de bon rendement, pour le stockeur comme un blé sec résistant à l’écrasement, pour le minotier comme un blé qui se comporte « bien » sous la meule, pour le boulanger comme un blé qui n’est pas rétif au pétrin mécanique, pour la ménagère comme un blé produisant un pain qui se conserve et qui est agréable sous la dent. Or aucun blé ne répond à la fois à toutes ces demandes. D’une manière générale la qualité sur les marchés organisés se présente comme un compromis entre différentes valeurs d’usage, dont aucune ne répond aux désirs variés de tous les utilisateurs à la fois. La « qualité » objectivement définie selon une batterie de normes quantitatives change alors de nature et devient l’aptitude pour un produit ou pour un service à être reconnu comme suffisamment représentatif par un assez grand nombre de partenaires. Le problème se pose d’une manière semblable sur les marchés financiers lorsque l’on se réfère à un benchmark (indice re référence) qui a tout d’une convention, c’est à dire d’un arbitraire social. Comme toute convention, la qualité « objective » des produits joue un rôle actif dans le fonctionnement des marchés. Comme les prix d’équilibre, comme les tendances de long terme, la qualité des produits, aussi mythique soit-elle, joue le rôle du zéro « absolu » ou du gaz « parfait » en physique. Personne ne l’a jamais rencontré, ce qui ne l’empêche pas de servir de référence.


Quels sont les secteurs les plus exposés à « l’aléa moral » (ou risque moral) ?
E.P. : Toute organisation est sujette, peu ou prou, à l’aléa moral. Dans l’exacte mesure où la participation de chacun ne peut jamais être parfaitement contrôlée, une part de l’apport de chacun dépend de son bon vouloir. L’aléa moral est le fruit de la contradiction entre les intérêts personnels des diverses parties prenantes. Chacun a un intérêt personnel direct à ce que l’organisation soit efficace ; il y trouve une plus grande sécurité. Cependant chacun a également intérêt à ne fournir à l’organisation que le minimum, et si possible rien du tout. Le problème est connu en économie sous l’expression de « passager clandestin ». C’est pour éviter l’aléa moral que les biens publics ne peuvent être financés que par un prélèvement obligatoire. Les marchés connaissent, eux aussi, l’aléa moral. Tous les secteurs qui fournissent des biens ou des services dont la valeur est difficile à apprécier sont sujets à l’aléa moral. D’une manière générale, les secteurs les plus exposés à l’aléa moral sont ceux qui font appel à des postures, travaux, comportements, sujets à des interprétations contradictoires. Le contrôle y est difficile car les critères d’évaluation se dissolvent dans l’individualisme moral (ce qui ne veut pas dire l’égoïsme) de la culture contemporaine. La réciprocité promise, par contrat explicite ou tacite, y est aléatoire non seulement du fait des circonstances mais également du fait des partenaires de plus ou moins bonne volonté. Le domaine des assurances en est l’archétype. L’assurance peut conduire l’assuré à prendre des risques supplémentaires, au grand dam de l’assureur. C’est moins évident, mais de plus en plus net, dans le domaine des marchés financiers étudiés par Spence. La quasi-certitude d’être soutenu par une banque si l’on est un gros client, ou par l’Etat si l’on est le Crédit Lyonnais, conduit à prendre davantage de risques. Le FMI fut récemment accusé de favoriser l’aléa moral en se portant trop systématiquement au secours des pays en faillite. Ce qui, d’ailleurs, ne préjuge en rien de l’opportunité d’une telle politique.


Quelles peuvent être les applications pratiques des trois concepts, information asymétrique, sélection adverse et aléa moral ?
E.P. : Les applications possibles des notions tirées de l’économie de l’information diffèrent selon les acteurs. Dans l’optique d’une meilleure régulation des marchés, l’information asymétrique, la sélection adverse et l’aléa moral seront combattus par la publicité des prix, la détermination des qualités, la standardisation des normes, bref par tout ce que visent depuis toujours les marchés organisés. Dans l’optique d’une meilleure gestion l’information asymétrique conduira à la segmentation des marchés pour valoriser au mieux les éléments de meilleure qualité, ce que vise également la pratique du signal pour faire apparaître les qualités potentielles d’un partenaire, ainsi que la pratique du screaning pour discerner les partenaires les plus adaptés. Les tentatives pour impliquer les créanciers privés dans la solution des crises financières internationales procèdent de la logique, sinon toujours explicitement, de l’économie de l’information. Soulignons les dimensions contradictoires de ces pratiques. Toutes procèdent du principe de transparence. Cependant dans la concurrence entre les entreprises d’un même secteur tout comme dans le dialogue social ou la stratégie nationales de divers pays, chacun trouve son intérêt à ce qu’une plus grande transparence s’impose à ses partenaires, au moment où il garde caché son jardin secret.


Ces concepts expliquent-ils des phénomènes jusqu’alors inexpliqués ?
E.P. : Non, pas vraiment. Les phénomènes auxquels s’affronte l’économie de l’information avaient déjà provoqué des explications extra-économiques qui faisaient appel à la politique, c’est à dire aux rapports de forces sociales, militaires, technologiques ou encore à la psychosociologie, aux représentations mentales et culturelles des acteurs, à leur capital social. L’originalité de l’économie de l’information est simplement d’intégrer ces phénomènes dans la logique économique marquée par la stratégie des acteurs. Par exemple lorsque Akerlof montre que, en dépit d’un taux d’intérêt deux fois plus élevé dans les campagnes indiennes que dans les villes du sous-continent, personne n’a intérêt à emprunter en ville pour prêter à la campagne, du fait de la sélection adverse, il ne se contente pas de faire appel aux rapports de forces entre les acteurs économiques, il intègre l’asymétrie de l’information dans l’explication d’un phénomène économique. Lorsque Spence justifie la distribution de dividendes (contraires, dans certains pays, à l’intérêt immédiat des actionnaires ; pour des raisons fiscales, les actionnaires auraient intérêt à bénéficier de plus values plutôt que de dividendes) il ne se contente pas de faire appel à des effets culturels de représentation ou de distinction, il montre que l’actionnaire y gagne par le fait de l’accroissement de la valeur boursière induite par le signal (la distribution de dividende) lancé au marché. Enfin lorsque Stiglitz explique que, dans les pays en développement, le métayage qui répartit les risques entre l’exploitant agricole et le propriétaire foncier est plus favorable à l’accumulation du capital rural que le fermage qui fait porter tout le poids du risque économique sur le fermier, il ne se contente pas d’une explication sociologique des rapports entre groupes sociaux en milieu rural ; il développe une analyse économique fondée sur une stratégie de screaning capable de neutraliser la sélection adverse. Notons que cette analyse de Stiglitz éclaire paradoxalement l’accumulation du capital agricole en France où les fermages relèvent d’une économie administrée et non d’une économie de marché ; ce qui permet de mieux comprendre les phénomènes de corruption (« bouquets, « chapeaux », bakchichs, dessous de table) qui fleurissent en France autour de la désignation du fermier repreneur.


Ces trois concepts permettent-ils d’expliquer autrement le chômage et l’inflation ?
E.P. : L’explication du chômage et de l’inflation par l’économie de l’information ne remplace pas les explications antérieures, l’explication classique par un essoufflement de l’appareil productif, l’explication keynésienne par une insuffisance de la demande effective. Chacune de ces explications éclaire des situations particulières, fugaces, et n’est valable que dans des configurations éphémères. Il en va de même pour les explications fournies par l’économie de l’information. Akerlof montre que le marché du travail est inefficient du fait de l’asymétrie de l’information qui bénéficie aux salariés déjà connus, mais qui sont parfois moins productifs que les outsiders. Spence montre que les stratégies de signal sur le marché du travail dévalorise les femmes et les gens de couleurs aux Etats-unis, au grand dam de l’économie nationale. Stiglitz montre que l’interaction des salaires et des prix induit des effets contre-productifs du fait de l’asymétrie de l’information. Tout cela ne remplace pas les explications antérieures, mais en précise simplement quelques attendus à l’aide d’une formulation plus fine qui généralement fait appel à la microéconomie ou à la théorie dite des jeux stratégiques..


Le concept d’asymétrie d’information éclaire-t-il d’un nouveau jour la théorie des contrats ?
E.P. : La théorie des contrats repose sur l’hypothèse d’intérêts complémentaires entre les partenaires. Le concept d’asymétrie d’information souligne pour sa part le point aveugle de cette théorie : la contradiction des intérêts propres à chacun des partenaires, et l’aléa qui en découle. L’asymétrie d’information éclaire l’ambiguïté des références « objectives », benchmark, qualité standard, qui sont à la fois nécessaires pour situer les engagements de chacun, et dangereux lorsqu’ils occultent la qualité singulière que chacun leurs prête.


Les analystes financiers et les cabinets d’audit (cf. affaires Enron et World.Com) n’ont-ils pas trop de pouvoir ?
E.P. : Les analystes financiers et les cabinets d’audit ont un énorme pouvoir dans la mesure où ils « objectivent » la qualité des créances et des entreprises. Leur pouvoir est d’autant plus dangereux qu’ils ne se confrontent à aucun contre-pouvoir dans l’élaboration de leur recommandation. Une plus grande objectivité pourrait venir de l’élaboration non pas simplement parallèle, comme c’est déjà le cas lorsque plusieurs cabinets travaillent sur la même entreprise ou le même créancier, mais une élaboration contradictoire des interprétations, à la manière d’un jugement d’ordre judiciaire qui laisse se développer face à face les intérêts et les points de vue opposés. En théorie, les commissaires aux comptes vérifient du point de vue des actionnaires les comptes élaborés du point de vue des dirigeants, ce qui se présente bien formellement comme une élaboration contradictoire. Dans les faits, les commissaires aux comptes, en dépit des règles déontologiques très strictes garantissant leur indépendance vis-à-vis de l’entreprise qui les paie, restent perméables à l’influence et à la logique de la direction de l’entreprise. Aux Etats-Unis, analystes et audits ont un pouvoir non seulement dangereux mais exorbitant dans la mesure où les sociétés d’analyses et d’audit sont souvent en même temps les sociétés de contrôle. Quand le contrôle et la gestion sont entre les mêmes mains, il n’y a plus ni contrôle, ni gestion. Il faut reconnaître la difficulté d’un contrôle réellement indépendant, serait-il administratif. L’expérience montre l’émergence d’une connivence qui, au fil des années, s’établit entre services de contrôle et services contrôlés.


La multiplication des normes internationales (Iso), des labels et autres certifications ne participe-t-elle pas de la volonté de lutter contre l’asymétrie d’information ?
E.P. : Oui, certainement. Normes, labels et certification répondent au besoin de marchés élargis aux dimensions de la planète où l’on connaît de plus en plus mal ses partenaires, où les procédures de fabrication et de commercialisation sont sujettes à interprétation, et où la fluctuation des marchés conduit à changer souvent et rapidement de partenaires. Il convient toutefois de souligner le danger de s’en remettre « les yeux fermés » à ces procédures labellisés. Les acteurs internationaux les plus importants ont aujourd’hui tendance à réclamer normes, labels et certifications pour stabiliser les conditions techniques, écologiques et sociales de leurs activités. Certaines tentent même d’imposer leurs propres les normes, parfois très élevées, pour éliminer les concurrents plus petits qui n’ont pas les moyens de les appliquer. Touchant la responsabilité sociale des entreprises, il faut également s’interroger sur l’idéologie qu’imposent certaines organisations non gouvernementales, ou encore certains comités d’éthique qui s’autoproclament porteurs du bien commun. Ce cléricalisme social doit être combattu autant que le cléricalisme religieux de naguère. Et d’une manière simple : en exigeant que les notations sociétales, tout comme les normes ou les notations financières, soient le fruit d’une élaboration contradictoire. En résumé, il convient de se méfier de l’idéologie du consensus qui cache, derrière la netteté des normes labels et certifications, des zones d’ombre où se développent les asymétries d’informations, les sélections adverses et les stratégies de signal ou de screaning.


Comment l’économie de l’information peut-elle jeter un pont entre la microéconomie et la macroéconomie ?
E.P. : Bien qu’utilisant des notions proches parentes (valeur ajoutée, consommation, investissement, financement) microéconomie et macroéconomie forment deux univers séparés. De même que mille court-termes ne font pas un long-terme (puisque le court terme raisonne à structure productive inchangée, le long terme à structure productive variable) de même la microéconomie qui analyse les réactions des agents face aux variations de prix sur les marchés ne produit pas par démultiplication la macroéconomie qui met en relation des agrégats de la comptabilité nationale. Bien des chefs d’entreprise pensent avec raison que le client détermine en dernier ressort l’orientation de leurs activités, en oubliant que le client est lui-même déterminé par l’environnement économique, politique et social dont l’entreprise est un élément. La quantité de voitures vendue dépend certes de la qualité des voitures, mais aussi du revenu des ménages. L’économie de l’information peut jeter un pont entre les deux univers par le bais du signal. Ce qui n’est pas très original puisque Keynes déjà, en 1936, interprétait l’économie nationale dans une logique financière où les revenus attendus pour demain déterminaient l’investissement et l’embauche d’aujourd’hui. Cette logique du signal conduisit aux politiques de relance budgétaire et monétaire qui n’ont jamais cessé, en dépit de leurs effets de plus en plus ténus du fait de la globalisation économique. Les normes, labels, et certification, qui forment l’envers opérationnel de l’économie de l’information, jouent aujourd’hui le rôle que jouait, pendant les années de reconstruction économique d’après guerre, la planification indicative : ces vecteurs d’information réduisent l’incertitude des acteurs économiques, sans toutefois produire la transparence qui demeure une utopie régulatrice.


Donne-t-elle un nouvel éclairage sur la création de richesse et les cycles économiques ?
E.P. : L’économie de l’information éclaire la création de richesse sur un point : la richesse est une accumulation de valeurs d’usage, accumulation ressentie subjectivement en fonction de la situation particulière de chaque agent. Mais ce ressentis, aussi singulier soit-il, se coule dans une forme générale, jadis l’évaluation monétaire, naguère les signes extérieurs sociologiquement repérables, aujourd’hui les normes qualitatives explicites. Cet éclairage apporté par l’économie de l’information n’est que le reflet d’une société contemporaine marquée, plus que les précédentes, par l’individualisation des préférences, individualisation qui appelle son contraire, l’objectivation de la norme. En revanche l’économie de l’information donne peu d’éclairage sur les cycles économiques. Il est vrai que les cycles économiques furent mis au jour à une époque (la seconde moitié du 19° siècle) où triomphait l’économie classique. Les conditions de la production, de l’investissement et de la valorisation du capital, y jouaient le rôle central. Déjà les cycles économiques se présentèrent comme des catégories moins prégnantes au 20° siècle lorsque le problème de la valorisation des produits s’inscrivit dans celui de la consommation de masse et à l’anticipation de la croissance. Aujourd’hui les cycles sont plutôt vus comme les conséquences d’une mauvaise régulation des marchés qui oscillent autour d’un trend dont la seule réalité est statistique où la spéculation amplifie les aléas. Aucune de ces analyses n’est définitivement obsolète ; chacune place l’accent selon les circonstances, parfois avec bonheur, parfois en porte-à-faux, sur un aspect d’une réalité fugitive et complexe qui combine plusieurs logiques irréconciliables. Dans cette configuration socioéconomique, l’économie de l’information souligne le rôle stratégique des agents qui interprètent chacun à sa façon les prix publiés par les marchés et les normes qualitatives élaborées par les autorités de tutelle. L’économie de l’information formalise en quelque sorte les diverses conjectures qui germent dans l’imagination des acteurs. Le plus grand mérite de l’économie de l’information est sans doute de jeter une lumière sur la nature de notre société économique agonistique qui est comme la vie selon le médecin Eraxymaque : « une incohérence qui fonctionne et un désordre qui agit. » (Paul Valéry dans L’âme et la danse).


(1) Etienne Perrot est économiste à Genève, religieux jésuite. Il a récemment publié une présentation des « Récents Nobel d’économie » dans la revue Etudes en mars 2002.



Bulletin Ilec n°339



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